Alain Broutin
Le lion et l’agneau

Un lion prenait le frais le long d’une rivière.
Il vit au loin un agneau blanc et gras.
Morceau de roi, dit-il, j’en ferai mon repas,
l’heure est propice et l’onde est claire.

L’agneau paissait tout en lisant
un recueil de vieux textes grecs.
Lire en mangeant, ce n’est pas bon,
se dit le lion, mais puisqu’il faut faire avec,
nous le ferons. Il s’approcha
sans faire un seul bruit comme un chat.

Absorbé par son ouvrage,
l’agneau n’avait rien vu venir.
Le lion attendit pour rugir
qu’il ait terminé sa page.
Puis il lui hurla dans l’oreille :
Agneau, je vais te manger !
L’agneau ne daigna pas bouger
mais répondit de sa voix grêle :
Je sais qu’il n’y a pas de danger
et vous aussi, vous le seriez
si vous étiez intellectuel.

Tu me contemples sans effroi,
rugit le lion, es-tu idiot
pour ne pas avoir peur de moi ?
J’y penserai, bêla l’agneau,
et comme il avait lu Esope et La Fontaine,
et connaissait par coeur des fables par dizaines,
il continua en le prenant de haut :
Vous, me manger, qu'à Dieu ne plaise,
jamais auteur n’en a dit mot
dans toute la littérature;
cela serait contre nature
et pas un seul savant n’appuierait votre thèse.

Puis il continua, méprisant,
on dit qu’un rat des champs vous a sauvé la vie,
vous êtes bien un paysan,
cela se voit à vos amis.
Dans les contes et dans les fables,
les auteurs les plus respectables
vous ont peint comme un foutriquet.
Vous êtes le roi des minables
qui se prend pour Hugues Capet.
Laissez-moi déjeuner en paix
où je me fâche pour de bon…
Et cela fut dit sur un ton.

Le lion répondit débonnaire :
Je ne suis pas très littéraire,
en fait de livres je n’ai lu
que des ouvrages de cuisine
accommodant la race ovine
et je dois avouer qu’ils m’ont plu.

Vos goûts offensent la nature,
grimaça l’agneau, c’est assez,
vous interrompez ma lecture
et c’est moi qui vais vous chasser.
Rappelez-vous, un point c’est tout,
qu’un agneau n’a peur que d’un loup !

Le lion murmura : pauvre fou,
tu as des lettres, que m’importe,
elles resteront lettres mortes,
et il le croqua comme un loup.

Moralité
C’est bien d’avoir l’esprit très encyclopédique,
croire à ce que l ’on dit, à ce que l’on écrit,
mais il est bon parfois d’avoir l’esprit critique
un peu plus approfondi.











 

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